Epilogue de notre Chemin de Compostelle au printemps 2002
Le camino francès
Lucette Dussault et André Gamache

L'idée de ce pèlerinage est née en 1999 d'une discussion avec une amie qui avait elle-même une amie qui a fait le chemin de Compostelle avec une détermination peu ordinaire. Le projet de marcher ce chemin a fait  graduellement son nid. Mais comment  s'y préparer ? Nous avons suivi pendant près de 18 mois les soirées rencontres organisées par les Amis de Compostelle de la région de Québec et écouté les divers témoignages de ceux et celles qui en revenaient. De ces rencontres nous avons acquis une conviction rassurante que ce pèlerinage était possible pour peu que nous suivions quelques conseils élémentaires maintes fois redits:  apporter le strict minimum, roder ses bottes avant le départ par des marches hebdomadaires d'environ 16 km, boire beaucoup d'eau  et  surtout, prendre son temps avant de découvrir notre vitesse pedibus!  Nous y avons ajouté une autre condition soit  celle de partir avec un esprit ouvert et positif. Nous prendrons le chemin, la vie en refuge, les gens et les événements, comme ils se présenteront à nous avec les bons et les moins bons côtés! La première étape est l'obtention de la Credencial maintenant disponible auprès des associations régionales du Chemin de Compostelle. C'est avec un brin de satisfaction que nous avons fait tamponner cette Credencial  à chaque arrivée au refuge. Le chemin comme la vie est balisé de toutes sortes de façons : flèche jaune sur les arbres, les roches et sur le sol, coquille, inukshuk (tas de pierres pour montrer la direction)  et des marqueurs improvisés par les pèlerins.

Une question revient sans cesse au retour, pourquoi marcher quelque 800km sur les pas des pèlerins des siècles passés? Notre motivation était plutôt complexe et inégale : aventure d'une grande randonnée en couple, curiosité de découvrir l'Espagne rurale, défi personnel à l'aube d'une fin de carrière et en sourdine, le désir de vivre le sentiment religieux des premiers pèlerins comme une onde porteuse de ressourcement.

 Quel départ! Trois jours avant le départ, Lucette a des douleurs aiguës au pied droit. Le diagnostic tombe: fracture de stress. Visite en catastrophe chez le physio, anti-inflammatoire, glace ... Le jour prévu le 9 mai, nous quittons pour 2 mois heureux d'entreprendre cette grande randonnée, en laissant nos enfants un peu inquiets des suites.... Nous sommes arrivés au pied des Pyrénées selon l'horaire, mais sous la pluie. Nous voilà sur le chemin... Dès le départ, nous avons suivi minutieusement les conseils des membres de l'association. Nous avons été vigilants à notre entourage pour découvrir rapidement les codes du chemin... et il y en a quelques- uns qui peuvent rendre la vie plus facile à tous.

Nos facteurs de réussite
Les nôtres sont aussi ceux de centaines de pèlerins sans égard à l'âge ou à la profession.
Le premier : tester son matériel et surtout roder ses bottes. Très simple à faire, il suffit de chausser ses bottes 6 mois avant le départ et de marcher entre 20 et 30 km par semaine. Comme nous marchions en hiver, face au vent, avec la neige et le froid de janvier à février, nous avons présumé que dans de telles conditions une marche hebdomadaire de 16 km sur un parcours qui sillonnait la basse et la haute ville de Québec serait suffisante! Nous marchions le matin et les pentes de la ville de Québec nous offraient un défi intéressant pour bien nous préparer aux grimpées du Chemin. Il faut bien le souligner, le Chemin de Compostelle n'est pas plat, il est vallonné sauf pour les 225km de la Meseta.

Le deuxième, la cadence - les premiers jours nous avons marché de 12 à 20  km par jour -  qu'il faut découvrir en douceur. Il faut bien sûr des bottes rodées. Nous avons rencontré un italien avec des pieds meurtris à faire pleurer un dermato. Il avait pris le départ 3 jours après l'achat de ses bottes!  Après une semaine nous pouvions marcher 25 km. Lucette avait toujours ses douleurs au dos, au pied et quelques autres qui surgissaient sans crier gare. Son désir de faire ce chemin était cependant plus fort que les douleurs ressenties. Notre vitesse de marche nous a permis de s'arrêter, faire quelques détours, visiter plusieurs lieux historiques et causer avec d'autres pèlerins sans trop se soucier de l'heure de notre arrivée au refuge. Tant pis si ce dernier est complet, nous  irons au suivant ou s'il le faut dans une pension rurale. Jamais nous avons été forcés de coucher à la belle étoile! Nous sommes allés le plus souvent possible à la célébration de 17h. dans des églises de style baroque, lourdes d'une histoire nul doute mouvementée dont le contexte échappe facilement à nos yeux du 21ème siècle. Nous y retrouvions quelques pèlerins de notre cohorte. En marchant à notre rythme, nous étions certes derrière quelques autrichiens - ce sont des marcheurs pressés - mais nous n'avons pas eu d'ampoules au pied qui rendent la marche pénible et imposent immanquablement des arrêts.
 
Le troisième facteur, boire au moins 1 litre d'eau par jour. L'eau potable est disponible partout sur le chemin. Une eau qui coule sans robinet pourrait être suspecte, mais une fontaine dotée d'un robinet si simple soit-il laisse probablement couler une eau potable. D'ailleurs, c'est  écrit au dessus du robinet. Nous avons apporté un soin particulier à ingurgiter quotidiennement notre litre d'eau  afin d'éviter les tendinites... et digérer le thon et la sardine très souvent au menu du midi. Le vin est un petit plaisir réservé au menu du soir.

Le quatrième : partir avec son petit baluchon. Une charge minimale signifie vraiment le strict nécessaire : 2 T-shirts, 2 slips, 2 paires de chaussettes, 2 pantalons, quelques articles d'hygiène nécessaires et une pharmacie de stricte (presque rien) nécessité. Poids total à ne pas dépasser : 10 kilos. Le problème, c'est que nous surestimons ce qui est une charge minimale. Nous avons à l'instar de plusieurs, retourné par la poste le surplus... pour ne garder qu'un article ou presque de chaque espèce. On réalise alors une sorte de simplicité DOUBLEMENT volontaire. Bien sûr, en cas de besoin, on peut se procurer des articles à des prix raisonnables dans les petites villes. Pour le sanitaire point de problème. Pour les premiers soins, les pharmacies abondent; nous n'avons jamais vu autant de pharmacies que sur le chemin. C'est à croire que chaque village a son pharmacien(ne). Donc, nous avons suivi les conseils de André Guimont et apporté une trousse raisonnable... laquelle heureusement n'a pas servi beaucoup! 

Le cinquième : Avoir la détermination de le faire et garder l'esprit ouvert. C'est à la fois difficile et facile. DIFFICILE, car sur le chemin nous avons retrouvé un échantillon représentatif de la société civile. Certains sont organisés et ne tolèrent point le geste ou la parole qui risque de mettre en péril leur programmation. De vrais ordinateurs en monotasking, techno dépassée depuis quelques années. D'autres, des érudits du chemin; ils sont capables de prévoir toutes les contraintes logistiques du prochain refuge.Ils sont les premiers à la porte, ils choisissent les meilleures places sur la base de critères connus que par eux, ils investissent la pauvre petite cuisine pour y faire leur menu préféré et accaparer le peu de poêlons ou de chaudrons mis à notre disposition par l'hospitalero du refuge. Ne parlons pas des douches qu'ils sont les premiers à localiser et à investir en s'aspergeant de cette eau chaude qui vient à manquer rapidement. Il y a aussi ceux qui socialisent ostentatoirement avec ceux qui bouffent bien. Pourquoi ? Nous l'ignorons car le lendemain ils ne sont pas au petit-déjeuner! Il y a les monolingues qui acceptent du bout des lèvres la communication avec autres qui ne parlent pas leur dialecte. Il y a aussi ceux qui se plaignent des ronfleurs  exigeant  dans le refuge le calme, le silence et le confort de l'hôtel. Certains sont bruyants au départ matinal de 6:00h., mais ils  se plaignent des autres qui ne respectent pas leur sieste de fin d'après-midi. Il y a les faux pèlerins, qui avouent candidement qu'ils sont en week-end vacances et que la nuitée au refuge coûte bien moins cher que celle de l'hôtel. En quelque sorte, des pèlerins de tous les genres, mais quand même des pèlerins.

C'est FACILE parce qu'il y a aussi et surtout ceux et celles beaucoup plus nombreux qui cheminent avec la plus grande gentillesse et qui sont prêts à partager, à aider et à accompagner les pèlerins qui marchent vers St-Jacques de Compostelle carburés par les motivations personnelles les plus diverses. Certaines leur sont connues et d'autres qu'ils soupçonnent, cherchant à les découvrir et les approfondir. Il y a les hospitaleros qui sont accueillants et empressés à nous aider et les personnes bénévoles qui soignent les blessures et massent les muscles endoloris. Il y a aussi les jeunes célibataires pleins de vie et parfois chercheurs de l'âme soeur pour qui le chemin est une (dé)marche pleine d'espérance. Souvent, la rencontre espérée se réalise. Tout au long de ce voyage, au fil des jours, il devient de plus en plus facile d'être ouverts aux autres et de tolérer les travers de chacun et surtout les nôtres. Pour nous, c'est l'esprit de notre Chemin qui se poursuivait à chaque jour.

Qu'en est-il du sentiment religieux sur le chemin? Il est certainement présent en filigrane, sous des formes probablement très différentes de celles des grands pèlerinages des siècles passés. À l'arrivée, les pèlerins de notre cohorte ne se précipitent pas à l'église pour l'action de grâce, mais plutôt au refuge pour y trouver une place. Certains sont peut-être davantage randonneurs que pèlerins et d'autres sont des pèlerins qui marchent ce chemin au passé moyen-âgeux en tentant de ressentir les motivations profondes des pèlerins du deuxième millénaire qui marchaient vers Compostelle malgré  les inquiétudes et les vicissitudes de leur époque. Comme eux, les pèlerins modernes sont sans doute animés d'une grande espérance sur un fond d'ondes brouillées! Ce sentiment s'exprime aussi à travers  toute une gamme d'attidudes et de réflexions  qui émergent au fur et à mesure que nous avançons sur le chemin. Pour plusieurs, on ne sait pas y apposer une étiquette bien précise, mais elles traduisent une certaine quête de spiritualité pour transcender, ne serait-ce que pendant quelques jours, la modernité trépidente et l'effervescence de nos sociétés. Ce n'est pas un désir d'arrêter le monde, mais plutôt de mieux le comprendre avec ses inégalités sociales et matérielles, mais aussi avec ses richesses humaines et spirituelles que les événements quotidiens médiatisés ont du mal à faire valoir. Pour plusieurs, la finalité de cette aventure est d'aider à mieux le construire. Pour d'autres, c'est une aventure socio-sportive tout à fait légitime assortie d'une certaine ascèse. 

Pour nous, le chemin n'a pas été une révélation extraordinaire qui nous a transformés à ne plus s'y reconnaître. Il n'a pas été magique! Les œuvres religieuses - réalisées par des artisans d'une habileté inspirée ou soutenue par une foi sincère - qui jalonnent le chemin nous ont ramenés à une spiritualité simple et tolérante. Le chemin nous a rapprochés des gens du présent et du passé nous permettant, nous l'espérons, de mieux comprendre et d'appuyer ceux de l'avenir. Il nous a surtout fait valoir que le monde se construit aussi, petit à petit, au quotidien à travers des gestes et des émotions envers notre famille, nos amis, nos concitoyens et qui se prolongent à tous les êtres de cette planète. Notre défi, c'est de le concrétiser à chaque jour. 

Cette aventure est terminée et nous avons repris nos activités quotidiennes convaincus qu'elle nous a aidés à grandir. Elle a aussi été partagée à maints égards par plusieurs. Nous voulons remercier celles et ceux qui nous ont aidés à préparer et à réaliser ce pèlerinage: les animateurs et les membres des Amis de Compostelle de Québec (région de Québec), Lina Dubois du Centre Biblique Har'El du Campus Notre-Dame-de-Foy,  les pèlerins rencontrés sur le chemin, nos amis du Québec qui nous ont soutenus par leur intérêt et particulièrement nos enfants (Christine, Renée et Marie-Claude) et Rémy, Jean et Claude. Nos filles nous ont suivis en pensée tout le long du chemin, nous ont dépannés à Madrid (inopinément sans argent ni passeport suite à notre passage à la gare tristement célèbre d'Atocha!) organisant au retour, un accueil aussi inattendu que chaleureux. À tous les amis (es) présents à la réception champêtre pour souligner notre retour,  nous disons merci et AMIGO ULTREÏA ! 

À nos lecteurs et lectrices  que le surfing a amenés à cette page, nous vous invitons à réaliser votre projet
d'une grande randonnée et pourquoi ne pas débuter par ce chemin qui témoigne  et donne une dimension particulière à travers le pèlerinage des chrétiens en opposant au néant, le mystère de la vie qui se sent sur le chemin. C'est une très belle expérience; c'est une occasion rare de  réfléchir sur la vie et ses méandres tout en faisant pour certains un peu de tourisme simple et équitable. Au retour de votre pèlerinage donnez-nous de vos nouvelles, Keep in Touch!
Québec le 7 janvier 2003.
Pour vos commentaires et questions : Lucette.Dussault@gmail.com et Andre.Dussault@gmail.com